A propos de l’article « De l’image du corps à l’image de soi »

Dans l’article « De l’image du corps à l’image de soi », Marc Jeannerod montre que la représentation que nous avons de notre corps n’est pas une simple copie du corps physique, mais une construction dynamique, élaborée par le cerveau à partir des sensations, de la vision, de la proprioception et de l’action. Le corps n’est pas seulement un objet biologique : il est aussi le support principal du sentiment d’être soi.

Historiquement, la compréhension du corps en neuropsychologie est passée de l’idée d’un sens musculaire à celle de schéma corporel, puis d’image du corps. Le sens musculaire désignait les informations provenant des muscles et des mouvements, permettant de percevoir la position des membres. Cette idée s’est révélée insuffisante, car nous gardons une représentation globale de notre corps même lorsque nous ne bougeons pas ou lorsque certaines sensations sont perturbées. La notion de schéma corporel a alors permis de penser un modèle interne du corps, constamment actualisé par les informations sensorielles et motrices. Ce modèle sert de référence pour situer les différentes parties du corps et organiser les actions.

L’image du corps désigne une représentation plus subjective encore : la manière dont chacun perçoit et reconnaît son propre corps. Elle peut parfois s’écarter fortement de la réalité physique. Les phénomènes cliniques comme le membre fantôme montrent qu’une partie du corps absente peut continuer à être ressentie. À l’inverse, certaines lésions cérébrales peuvent entraîner un déni d’appartenance : un patient peut ne plus reconnaître un membre comme le sien. Ces troubles indiquent que le sentiment de posséder un corps dépend de mécanismes cérébraux d’intégration, notamment dans les régions pariétales.

Jeannerod insiste sur la grande plasticité de cette image corporelle. Elle peut se modifier selon les situations et s’étendre aux objets utilisés. Lorsqu’un outil est manipulé, il peut être intégré comme un prolongement du corps, ce qui déplace la frontière entre l’espace personnel et l’espace extérieur. Des expériences célèbres, comme l’illusion du « bras de caoutchouc », montrent aussi que la vision peut dominer la proprioception : si un faux bras est touché en même temps que le vrai bras caché, le sujet peut finir par ressentir le faux bras comme appartenant à son propre corps. Les miroirs, la réalité virtuelle ou encore la vibration des tendons peuvent également créer des illusions de déplacement, de transformation ou de dédoublement du corps.

L’action joue un rôle essentiel dans la reconnaissance de soi. Pour s’attribuer une partie du corps ou un mouvement, le sujet compare ce qu’il veut faire, ce qu’il sent et ce qu’il voit. Quand ces informations concordent, l’action est reconnue comme venant de soi. Quand elles entrent en conflit, des erreurs d’attribution peuvent apparaître. Des expériences où l’image de la main d’un sujet est remplacée ou déplacée montrent que le mouvement aide fortement à distinguer son propre corps de celui d’autrui. Le sentiment d’être auteur de ses actions repose donc sur l’accord entre commandes motrices, sensations corporelles et perception visuelle.

Cette question rejoint celle de l’image de soi. Se sentir soi-même suppose à la fois de reconnaître son corps comme sien et de se sentir auteur de ses actes. Ces deux dimensions, que l’on peut appeler appartenance et agentivité, sont généralement liées, mais certaines pathologies les dissocient. Dans la schizophrénie, par exemple, des patients peuvent reconnaître leur corps comme le leur tout en ayant l’impression que leurs gestes, leurs pensées ou leurs intentions sont contrôlés par une force extérieure. Ils ne se vivent plus pleinement comme les auteurs de leurs propres actions.

L’article conclut ainsi que l’image du corps est une construction souple, instable et constamment réajustée. Elle dépend des sensations, de la vision, du mouvement et des mécanismes cérébraux qui permettent d’unifier ces informations. L’image du corps participe directement à l’image de soi : c’est parce que nous sentons notre corps comme nôtre et nos actions comme produites par nous-mêmes que nous pouvons éprouver un sentiment continu d’identité personnelle.