Réflexion autour de l’article intitulé « De l’attachement à la relation d’emprise » , de Jean Luc VIAUX (Docteur en Psychologie, Professeur des Universités honoraire), dans Santé Mentale – 296 – La Relation d’Emprise, Avril 2025, p30 à 35.
La relation d’emprise est une dynamique où l’un des partenaires s’approprie progressivement l’autre, non par simple volonté de domination, mais parce que son propre équilibre psychique semble dépendre de la capture de l’autre. Cette manière de relier existe d’abord dans la petite enfance : le très jeune enfant cherche instinctivement à maîtriser l’attention et la présence de ses figures d’attachement pour se sentir en sécurité. Lorsque ces échanges précoces manquent de stabilité, de justesse ou de continuité, l’enfant peut rester prisonnier d’une peur profonde de l’abandon. Plus tard, cette souffrance non apaisée peut reparaître dans les relations amicales et surtout amoureuses, sous la forme d’un besoin compulsif d’emprise.
Dans le couple, l’installation de ce lien se fait rarement de manière brutale. Elle commence souvent par une rencontre fulgurante, immédiate, presque fusionnelle, où chacun se sent profondément compris par l’autre. La victime se voit offrir un récit commun : mêmes rêves, mêmes blessures, mêmes attentes. Cette apparente symétrie crée une illusion d’évidence et de sécurité, renforcée par un sentiment de proximité affective intense. Mais très vite, l’autre introduit des comportements contradictoires, oscillant entre chaleur et brutalité émotionnelle, présence rassurante et soudaines colères, promesses lumineuses et reproches déstabilisants. Cette alternance imprévisible, appelée renforcement intermittent, maintient la victime dans un état constant d’espoir et d’insécurité.
L’emprise se distingue d’autres formes de violence. Elle ne repose pas uniquement sur la force ou la menace directe. Elle trouve sa source dans une angoisse d’abandon archaïque chez celui qui domine, et dans une même insécurité affective chez celui qui subit. L’un cherche inconsciemment à retrouver une forme de fusion qui le rassure, l’autre se sent incapable de supporter l’idée de la rupture ou de la solitude. Ces deux peurs se nouent pour former un lien paradoxal, destructeur et pourtant ressenti comme indispensable. L’emprise n’est pas seulement un rapport de domination : c’est une tentation de reconstituer un attachement primaire qui n’a jamais pu s’élaborer correctement.
Cette dynamique peut perdurer bien au-delà de la cohabitation. Même après une séparation physique, la personne sous emprise peut rester psychiquement attachée à la promesse d’un changement, ou à l’espoir de retrouver la phase initiale de séduction. Elle peut s’en vouloir de partir, se sentir responsable de la souffrance de l’autre, ou craindre de revivre un vide affectif déjà éprouvé dans l’enfance.

Pour sortir réellement de l’emprise, la mise à l’abri ne suffit pas. Il s’agit d’une reconstruction intérieure profonde : reconnaître le trauma complexe, comprendre comment l’histoire personnelle a pu rendre cette relation possible, se défaire de la culpabilité, et réapprendre à percevoir ses propres besoins comme légitimes. C’est un processus souvent long, qui demande un accompagnement thérapeutique, parfois un soutien collectif, et surtout la possibilité de retrouver une sécurité interne qui ne dépende plus d’un partenaire dominateur. Ce travail permet progressivement de ne plus être entraîné dans des relations où la peur se camoufle derrière l’attachement, et de reconstruire un rapport plus libre et plus solide à soi-même.
Cet accompagnement peut se faire également en psychomotricité où est revisitée notre histoire psychocorporelle par un travail sur :
- La mémoire corporelle et les sensations, les affects qui y sont rattachés ;
- Le lieu de notre sécurité intérieure à travers, entre autre, le « holding » et le « handling » ;
- La construction et affirmation de notre lien à soi, au monde et à l’autre : notre identité.